Tu as également fait partie du jury du Prix ATLAS des lycéens pour la catégorie « Chinois » de 2020 à 2023. Tu as même animé, en 2023, l’atelier de « rétro-traduction » offert aux élèves lauréats dans le cadre de la journée de remise de prix. Comment s’est passé cet atelier ? En quoi était-il différent des autres ?
Habituellement, lors d’un atelier d’initiation à la traduction, on essaie de partir d’un texte en langue étrangère qu’on va rendre en français. Mais pour un atelier de rétro-traduction, l’idée est de réaliser le travail inverse. On part de traductions d’un texte français dans tout un tas de langues et on essaie de voir si on obtient la même version que l’original, sans la connaître au départ.
C’est donc un atelier multilingue avec beaucoup de préparation en amont, notamment parce qu’il faut fournir des textes dans plusieurs langues. Une fois de plus, les logiques collaboratives ont payé puisqu’en demandant aux collègues autour de moi, aux traducteurs que j’avais rencontrés en résidence, j’ai pu avoir accès à toutes les versions que je souhaitais.
Ensuite, j’ai eu envie que tout le monde travaille ensemble afin d’ouvrir les participants aux langues des uns et des autres. On a donc procédé par couches : d’abord, les langues les plus éloignées du français, les moins directement accessibles, avec quelques clés de compréhension, et puis les langues plus répandues (l’anglais) et enfin les plus proches du français (langues latines). Une fois ce premier tour achevé, chacun a pu travailler plus précisément sur celles qu’il maîtrisait le plus. Et l’énigme a été résolue puisque les participants ont trouvé et l’auteur et l’ouvrage duquel avait été tiré l’extrait – même si leur version finale était bien entendu différente de l’original !
Penses-tu que ta participation au jury du Prix ATLAS a nourri/modifié ta façon d’animer des ateliers de traduction ?
Comme, dans ma carrière, tout ça a eu lieu en même temps, l’animation d’ateliers et la recherche et composition d’un sujet pour le Prix ATLAS sont deux expériences qui se sont nourries mutuellement. Je ne sais pas si l’une ou l’autre a plus joué.
À mes débuts en 2020-2021, j’ai dû réapprendre à quel point ça pouvait être compliqué de traduire un texte dont on ne connaissait rien et dont on ne comprenait pas tout. C’est important de se remettre à la place de l’élève qui n’a pas toutes les cartes en main.
À force de traduire, on sait que ce n’est pas si grave de ne pas tout comprendre du premier coup : normalement, plus on avance dans le texte, plus les choses s’éclaircissent. Mais lorsqu’on n’a pas cette pratique-là, l’exercice peut paraître très impressionnant, surtout avec un court extrait sans beaucoup de contexte comme pendant le Prix ATLAS des lycéens.
J’ai fait le même constat en étant jury, ça m’a rappelé ce qu’il ne fallait pas perdre de vue durant les ateliers. Ça a dû orienter les sujets que j’ai proposé, l’idée étant que ça reste un moment pas trop désagréable.
D’ailleurs, à une remise de prix, quand j’ai expliqué aux lauréats que j’avais vraiment eu à cœur de fournir beaucoup de vocabulaire pour qu’ils ne passent pas leur temps à chercher dans le dictionnaire, ils m’ont remercié en me confiant au passage qu’ils avaient quand même dû chercher « douze mille trucs ». Il faut vraiment essayer de garder en tête son « moi » lycéen pour tenter de réduire le décalage entre traducteur expérimenté et apprenant.
Pour finir, peux-tu nous partager un souvenir ou une anecdote sur tes années aux côtés d’ATLAS que tu trouves particulièrement parlante/intéressante/croustillante ?
Je me souviens très bien de la phrase d’une élève à la fin d’un atelier que j’animais à Istres, au lycée Rimbaud, en amont du Prix ATLAS des lycéens. L’enseignante collabore depuis longtemps avec Atlas, ce n’était donc pas ma première fois dans l’établissement.
Manifestement perplexe, l’élève en question a lancé un : « Mais on n’a pas du tout traduit ! » qui m’a fait beaucoup rire.
Je leur avais proposé de travailler sur le texte d’une poétesse hongkongaise jouant sur une spécificité du mandarin qui n’existe pas en français : les classificateurs, des petits mots qui permettent de désigner ou de dénombrer les choses. Ils n’ont aucun sens à proprement parler mais on ne peut pas en faire l’économie.
Le poème faisait des associations incorrectes, il était par exemple question de « crin d’herbe » au lieu de « brin d’herbe » ; pour moi, c’était parfait, ça permettait aux participants de réviser leurs classificateurs tout en devant inventer en français des tournures elles aussi incorrectes. La plupart des élèves ont fait des propositions plus ou moins loufoques mais l’une d’entre eux a eu l’impression qu’on avait créé un texte et non traduit l’original. L’exercice était trop éloigné de la manière dont elle se représentait la traduction.
L’année suivante, lorsque je suis revenue animer un atelier dans ce même lycée, je l’ai revue. Soit le texte lui a mieux convenu, soit sa vision de la traduction avait changé, en tout cas, elle ne s’est pas indignée !
Tu as annoncé quitter progressivement le monde de la traduction. Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
J’ai beaucoup aimé être traductrice, je pensais que je ferais ça toute ma vie, déjà parce que je suis très bien entourée et aussi parce que, grâce à ATLAS, j’ai pu explorer plein de choses, notamment en action culturelle.
Mais une lassitude s’est installée, en partie à cause des conditions d’exercice. J’ai aujourd’hui envie de découvrir d’autres choses, de voir s’il n’est pas possible de trouver mon bonheur loin des ordinateurs et du travail de bureau.
Ce qu’on peut me souhaiter ? Tout le meilleur ! J’aimerais bien garder le côté animation et échange avec les publics, mais appliqué à autre chose. Je me suis formée à l’animation pour avoir une nouvelle corde à mon arc, c’est amusant de voir qu’aujourd’hui c’est avec ça que je veux continuer.