ATLAS – Association pour la promotion de la traduction littéraire

Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice littéraire Heli Allik a effectué une résidence d’exploration de trois semaines au CITL, à la recherche de nouvelles formes d’écritures qui prennent en compte des modifications de notre perception de la réalité et de la littérature dûes à internet.

 

Nous vous proposons de découvrir son exploration au CITL et à Arles.

27 octobre 2026

Propos recueillis par Nelly Ayme, volontaire en service civique avec ATLAS en 2026.

Est-ce que tu peux te présenter ? 

Je m’appelle Heli Allik, je suis estonienne, je traduis du français vers l’estonien. J’écris aussi de la critique littéraire, je suis rédactrice en chef de la revue Tõlkija Hääl (« La Voix du Traducteur ») et, depuis avril 2025, je préside la section des traducteurs de l’Union des écrivains estoniens.

Heli Allik © Iair Kon

Tu es intéressée par les nouvelles formes d’écriture qui apparaissent, notamment sur internet, et comment celles-ci peuvent modifier notre perception de la réalité. Qu’est-ce qui t’as donné envie de faire des recherches sur ce sujet ? Est-ce qu’il s’agit d’une thématique très présente dans la littérature estonienne ?

Depuis l’éternité, c’est-à-dire depuis plus de trente ans, je m’intéresse à ce qu’on appelle le style : ce petit stilus qui unit la pensée à la main, à l’encre, aux lettres – autrement dit, cette façon, chaque fois unique, dont la technique devient une œuvre et dont la grammaire devient du sens. D’un côté il y avait Céline, sur lequel je suis tombée à vingt-trois ans – et depuis, je n’ai pas arrêté de le traduire ; de l’autre, une attirance spontanée pour la théorie de la littérature, et la stylistique donc, ces instruments qui permettent de comprendre le secret d’une œuvre, puisqu’en littérature la forme est toujours le sens.

Et puis il y a autre chose qui m’a toujours intéressée : cette espèce de tension entre, d’un côté, la langue littéraire qui sans cesse se crée puis se fige, et de l’autre les formes nouvelles, ou périphériques, qui cherchent à désautomatiser notre perception, à créer de l’« étrangeté », selon les formalistes russes, à se libérer de la carcasse déjà un peu vide, et par là à libérer aussi du sens, des discours, des idées reçues, et à nous libérer de l’injustice, de la violence cachée dans la langue, des failles de la société. Quand j’ai commencé, c’était surtout la langue parlée, l’oral contre l’écrit, qui me semblait remplir ce rôle. Mais avec l’arrivée d’internet tout a tellement changé : l’oral ne surprend plus personne, et les enjeux sont ailleurs. C’est le régime même de la littérature qui se trouve remis en question – tout ce que nous pensions de la littérature depuis des siècles. Et je crois vraiment qu’il faut réfléchir à cela avant qu’il ne soit trop tard.

Est-ce que c’est très présent dans la littérature estonienne ? Présent, oui ; central, non. Il y a pourtant des cas très intéressants, qui ont mis la main sur quelque chose d’essentiel. Mais ce qui manque aussi, ce sont les outils critiques pour en parler, et c’est aussi cela que je cherche. Quand nous analysons une tragédie classique, nous savons tous qu’il y a l’alexandrin ; devant un roman, nous avons appris à chercher le narrateur homodiégétique ou hétérodiégétique de Genette ; devant un journal intime, les concepts de Philippe Lejeune. Mais que faire devant une œuvre électronique dont la seule chose que nous percevons, de façon très vague et intuitive, c’est que c’est de l’art à peine né et que ça nous touche ?

Tu as évoqué que la littérature traditionnelle et le monde virtuel étaient séparés par un gouffre dû à ces nouvelles formes d’écriture, est-ce que tu penses que ces deux formes d’expression doivent se rencontrer, voir se mélanger, ou qu’elles sont vouées à rester distinctes l’une de l’autre ?

Je ne sais pas ce qu’elles doivent ou devraient faire, mais j’ai l’impression qu’il n’y a tout simplement pas le choix. Nous passons une grande partie de notre vie éveillée à lire et à écrire sur des écrans, et cette écriture-là, qui est notre vraie langue aujourd’hui, a ses propres formes : le flux, la répétition, la coupure, l’anonymat, la vitesse, le commentaire, l´image. Si la littérature traditionnelle ne regarde jamais de ce côté, elle ne devient pas plus pure pour autant – elle devient simplement de plus en plus étrangère à l’expérience des gens, et elle perd sa force à se mesurer au réel. Le gouffre n’est pas une question esthétique, c’est une question de puissance. Ce n’est pas pour rien que Dante a décidé d’écrire sa Divine Comédie en florentin – en « langue vulgaire », alors que tout ce qui était considéré comme « littéraire », était en latin.

Et cette rencontre ne consiste pas à importer du contenu, ni à jeter un pont par souci de modernité. Je ne crois pas du tout qu’il faille « mélanger » parce que ce serait dans l’air du temps – on voit très bien ce que ça donne : des romans où les personnages consultent leur téléphone, s´écrivent des messages et où, en fait, rien n’a bougé dans la phrase.

Elle consiste à accepter que la forme se transforme. Ce qui m’intéresse, ce sont les livres – en papier – où la page elle-même n’est plus tout à fait une page : où des lignes sont biffées, où des voix se tiennent dans la marge, où la typographie porte le sens, où le flux des commentaires se lit tel quel, où le temps n’est plus figé mais renvoie à la timeline de Facebook, où l’on implique d’une manière ou d’une autre les commentateurs, alors qu’avant l’auteur était derrière un écran invisible et imperméable, à jamais détaché de ses lecteurs. Ou, dans l’autre sens, les œuvres électroniques qui, d’une manière ou d’une autre, parviennent à intégrer quelque chose de la littérature dite traditionnelle : faire vibrer les vers antiques sous la lumière des pixels, réveiller du sommeil de cent ans, à travers un tweet, le journal intime, etc.

Alors : vouées à rester distinctes ? Non. Vouées à se mélanger ? Pas non plus, parce que « mélanger » suppose deux substances qui restent elles-mêmes. Je dirais plutôt qu’il en sort une troisième chose – et c’est celle-là que je cherche.

© Heli Allik

Au début de ta résidence, tu as repéré la pièce de théâtre Trigger warning, écrite par Marcos Caramès-Blanco, qui évoque justement cette thématique, l’as-tu retenue pour ta sélection Archipelagos ? As-tu repéré d’autres œuvres à traduire abordant ce sujet ?

Oui, Trigger Warning est resté parmi mes choix incontestables, et j’en ai traduit un extrait. Ce qui m’a décidée, c’est son parti pris : pour représenter Internet, il supprime l’image et ne garde que la langue – en l’occurrence, en fait, le code –, exactement l’inverse de ce qu’on fait d’habitude.

Et j’ai trouvé d’autres textes : j’en ai consulté une vingtaine, mais le choix est maintenant définitif.

D’abord Un carré de poussière d’Olivia Tapiero. Tapiero est québécoise mais vit à Marseille depuis deux ans, et j’ai pu la rencontrer plusieurs fois. Son livre alterne sa propre prose poétique, mise en page normalement, avec des pages de Platon et d’Aristote dont presque toutes les lignes sont biffées – ne restent debout que quelques mots, qui composent un sens nouveau.

Et puis Les forces de Laura Vazquez (également repéré par Erlend Wichne, ndlr). Dans son deuxième roman, Laura Vazquez retrace le parcours initiatique, de l’enfance jusqu’à l’écriture, d’une jeune narratrice. Mais, détachés du texte, tels des présences, les noms de Rousseau, de Kant, de Simone Weil, de Louise Labé, de Walter Benjamin et d’autres surgissent dans les marges des pages et entrent en dialogue avec les phrases-litanies de la narratrice. Cela crée un effet très fort.

Ces trois textes ne se ressemblent pas du tout, mais ce que je cherchais, c’étaient des œuvres que le numérique, ou l’idée du numérique, a changées dans leur forme même, et cette transformation peut prendre des formes très différentes.

En estonien, retrouve-t-on des formes d’écriture distinctes entre la littérature et le langage sur internet, ou un équivalent du néo-français ?

L’estonien n’a pas d’équivalent du néo-français – si l’on parle du néo-français de Raymond Queneau –, et pour une raison assez simple : l’écart entre langue écrite et langue parlée n’y a jamais été aussi grand qu’en français. Notre orthographe est phonémique, on écrit à peu près ce qu’on entend. Et notre langue littéraire est jeune, construite consciemment au XIXe et au début du XXe siècle sur les bases de notre vaste culture traditionnelle orale. Il n’y a donc pas chez nous l’équivalent de ce vieux gouffre entre le français écrit et le français parlé, entre le français classique et le français familier, que Queneau voulait combler.

Mais la nouvelle langue d’internet existe en Estonie comme ailleurs, et là, l’écart peut être presque aussi grand qu’en français. Sauf que dans la langue d’internet il y a encore tellement d’autres choses qui jouent : les hashtags, les émojis, les horodatages, les commentaires, les abréviations, les symboles, les chiffres, l’éphémère, l’instantané. Sur un forum ou sur les réseaux sociaux, personne ne le remarque ; imprimé dans un livre, cela devient tout à coup un alphabet entier, avec toutes les significations et les connotations que cela entraîne. Et il y a aussi le mouvement inverse : parfois internet nous ramène vers la langue littéraire, ou vers la littérature tout court, au lieu de nous en éloigner.

Heli Allik © Iair Kon

Peux-tu nous parler des conditions des traducteurs en Estonie ? S’agit-il d’un métier précaire ? Peut-on vivre de la traduction ?

On peut vivre de la traduction – comme finalement tout est possible sous le ciel –, mais c’est difficile. Chez nous, on paie à la « feuille d’auteur », 40 000 signes. Le tarif le plus courant se situe entre 120 et 160 euros bruts, soit, dans votre unité, entre 4,50 et 6 euros le feuillet de 1 500 signes. Ce tarif n’a pour ainsi dire pas bougé depuis quinze ans. Pendant ce temps, le salaire minimum estonien a presque triplé, et les prix aussi, qui sont comparables à ceux de la France, voire plus élevés. Le traducteur est donc de plus en plus mal payé, mécaniquement, sans que personne n’ait rien décidé.

Concrètement, d’après les enquêtes que nous avons menées au sein de la section des traducteurs de l’Union des écrivains estoniens, nous avons vu qu’à peu près deux tiers des traducteurs tirent moins de la moitié de leurs revenus de la traduction, et que pour près de la moitié d’entre eux cette part est inférieure à un quart. La plupart traduisent en plus d’un emploi à temps plein. Autrement dit, une bonne partie de la littérature traduite en estonien se fait le soir, la nuit, le week-end et pendant les vacances.

S’ajoute la question du paiement, souvent lié dans les contrats non pas à la remise du travail, mais à la parution du livre – un événement sur lequel le traducteur n’a aucune prise.

Et pourtant on continue. Voici quelques réponses à la question « pourquoi traduisez-vous ? », tirées de nos enquêtes : « Je ne sais pas vivre sans. » ; « C’est simplement une dépendance sévère. » ; « C’est la traduction entre le monde et moi – j’en ai besoin d’une façon existentielle. » ; « La traduction littéraire, c’est du pur bonheur que, malgré tout, je ne trouve pas ailleurs. »

« Ce qui se lira dans nos langues dans dix ans dépend de ce que quelqu’un, quelque part, a eu le temps de trouver. »

Ce n’est pas ta première résidence au CITL : qu’est-ce qui t’as donné envie de revenir à Arles avec le programme Archipelagos ?

En général, on vient avec un livre. C’est une situation claire : on a un texte, un délai, et on vient s’enfermer pour travailler. C’est déjà un luxe considérable, mais on sait ce qu’on fait.

Archipelagos propose exactement l’inverse, et c’est précisément ce qui m’a attirée : on vient sans livre. On vient chercher. C’est beaucoup plus inconfortable – pendant une bonne semaine, parfois plus, on a l’impression de ne rien faire de sérieux. On fouille la bibliothèque du CITL, on retourne en librairie le lendemain matin avec une nouvelle idée, on lit un roman de trois cents pages pour finalement l’écarter. Et on est habitué à ce qu’il n’existe à peu près aucun autre dispositif qui finance ce temps-là. C’est pourtant le travail le plus décisif qui soit : ce qui se lira dans nos langues dans dix ans dépend de ce que quelqu’un, quelque part, a eu le temps de trouver.

Quant au CITL lui-même, je crois que tous ceux qui y sont passés diront la même chose. On y vit au milieu d’autres traducteurs qui travaillent dans des langues dont on ignore tout, sur des problèmes qu’on reconnaît immédiatement. On descend prendre un café et on remonte avec une solution. On se fait des amis à vie. On a des discussions vraiment très, très intéressantes. Le soir, on rigole, on se fait des repas majestueux. Et puis il y a Arles – mais ça, tout le monde le sait déjà.

Retrouvez le portfolio de Heli, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/

 

À propos d’Archipelagos

 

Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.

 

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