Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice littéraire Birgit Leib a effectué une résidence d’exploration de trois semaines, afin de découvrir de nouvelles voix littéraires ou méconnues qui se prêtent à une traduction en allemand, au travers d’échanges avec des collègues internationaux, des professionnels du secteur du livre, ou en parcourant les bibliothèques, les librairies ou les médias.
Nous vous proposons de découvrir son exploration au CITL et à Arles.
12 octobre 2026
Propos recueillis par Nelly Ayme, volontaire en service civique avec ATLAS en 2026.
Est-ce que tu peux te présenter et nous parler de ton parcours ?
Je m’appelle Birgit Leib, et je suis née dans le sud de l’Allemagne. Ma ville natale avait un jumelage avec Épinal, c’était une belle ouverture pour mon amour envers la France et sa langue. Toute ma vie a été guidée par ce lien entre la France et l’Allemagne. Après le bac, j’ai vécu onze ans à Paris, en commençant comme jeune fille au pair, puis en y étudiant, ainsi qu’à Munich. J’ai obtenu un master d’études franco-allemandes.
Après mes années dans la capitale, j’ai vécu cinq ans dans le Sud, à Avignon, avant de revenir à Munich où je vis depuis vingt ans désormais ; je m’y suis installée pour être traductrice. Pendant mes années en France, j’ai aussi enseigné l’allemand à des adultes en entreprise, et même au ministère des finances, ce qui était très intéressant. J’ai eu deux enfants et c’était plus facile d’enseigner que de traduire, car avec l’enseignement on a des horaires fixes, alors qu’avec la traduction, parfois, les délais sont un peu plus stressants, ce que je ne pouvais pas combiner avec les enfants. J’ai eu une période où j’ai davantage enseigné et, depuis une vingtaine d’années maintenant, je me consacre à la traduction, majoritairement littéraire : des romans, de la poésie, et même du théâtre. Depuis une bonne dizaine d’années, je traduis aussi du sous-titrage. Aujourd’hui, je suis très contente d’être à Arles, au CITL.
Pourquoi as-tu eu envie de participer au programme Archipelagos ?
C’est simple, je suis très curieuse. Je regarde tout ce qui est publié, surtout dans la presse ou dans les médias sociaux. C’est très pratique d’être sur place, en France, car, quand un ouvrage m’intéresse, ou qu’un·e journaliste parle d’un livre, même s’il a l’air bien, il faut que je l’aie entre les mains pour savoir s’il me plaît ou non. Parfois, les journalistes ne parlent pas toujours du style, seulement de l’histoire. Ici, j’ai une bibliothèque à disposition pour mes recherches, avec un vaste choix.
Au CITL, j’adore le présentoir avec les nouveaux livres, tout de suite sur la gauche lorsque l’on rentre dans la bibliothèque. En plus de la bibliothèque, il y a aussi les librairies arlésiennes, que je connais toutes grâce à un dépliant où elles sont toutes répertoriées, c’est très utile. Je suis ici depuis deux semaines, je vais beaucoup en librairie, comme ça je peux feuilleter des livres que j’ai repérés en amont et pendant mon séjour. Parfois c’est très clair, j’ouvre un livre et, même si l’histoire est passionnante, je me dis “Ah non, ça ce n’est pas pour moi”.
Ici, je rencontre aussi des collègues, c’est très important. Par exemple, j’ai rencontré une autre résidente boursière du programme Archipelagos, une Estonienne qui s’appelle Heli Allik. Elle m’a donné des idées de lecture qui ne sont pas forcément dans la presse. On peut bénéficier de « tuyaux » par les collègues et c’est très rafraîchissant pour l’esprit. Nous sommes très bien encadré·es ici, on a un café une fois par semaine pour rencontrer l’équipe d’ATLAS qui travaille ici, mais également les nouveaux arrivants, et c’est très sympathique. Je suis très reconnaissante que ce programme existe.
Tu avais déjà effectué une résidence ici, au CITL. Qu’est-ce qui t’as donné envie de revenir à Arles ?
J’étais venue l’année dernière pour une traduction qui est achevée désormais, mais dont la parution est prévue au printemps 2027. J’ai découvert Arles, une ville extraordinaire, avec le Rhône qui mène à la mer, où j’aime me rendre ; c’est une chance d’avoir la mer à proximité. On peut combiner une demi-journée de travail avec une après-midi à la plage, c’est fantastique. Après, il y a aussi la convivialité de la résidence, qui est très propice au travail. J’aime beaucoup ma chambre, qui est très bien aménagée. J’ai pu obtenir une vue sur le jardin de l’Espace van Gogh, que j’adore, je le trouve très inspirant et très poétique. J’apprécie également la salle de sport : j’y fais du yoga tous les matins, et il y a tout ce qu’il faut : des tapis, un ballon gonflable de gym… C’est parfait pour commencer la journée, pour se centrer sur ses idées.
Dans ta note d’intention, tu disais être à la recherche de textes “classiques” en rapport avec la mer ou avec des femmes voyageuses. Est-ce toujours le cas et as-tu trouvé ton bonheur durant ta résidence ?
Dans ma note d’intention, que j’ai écrite immédiatement après mon séjour l’année dernière, j’expliquais que j’étais à la recherche de classiques, de femmes qui écrivent sur leurs aventures en mer. Puis, il y a eu la foire du livre en octobre, en Allemagne, et la maison d’édition « Mare », qui recherchait ses autrices, m’a recommandé de ne pas me limiter à ces récits. J’ai un peu remis cette idée au hasard maintenant, je n’ai pas poursuivi cette recherche en profondeur parce que ça nécessite aussi des commandes de livres, qui ne sont pas forcément sur place. Beaucoup de femmes ont voyagé mais finalement assez peu ont écrit à ce sujet, parfois ce sont des tiers qui racontent leurs voyages. Littérairement, ce n’est pas toujours intéressant. En revanche, l’idée de la mer, je l’ai toujours en tête. Pas seulement parce que je l’aime mais aussi parce que mon signe du zodiaque c’est le poisson.
Au début de mon séjour, je devais passer par Marseille, où je suis restée quatre jours. J’étais chez un éditeur, qui s’appelle « Le bruit du monde », et parmi leurs propositions j’ai retenu deux œuvres, dont Le nénuphar d’Alexandrine Descotes. J’ai passé toute ma première semaine à me concentrer sur ce livre parce qu’il n’est pas encore sorti. J’ai senti qu’il était un peu urgent que je m’y intéresse si je voulais le traduire, parce que le sujet est très poignant et le livre est très bien écrit. Il raconte l’histoire de cinq-six générations en moins de deux cents pages, et j’aime beaucoup cette efficacité.
Le deuxième livre que j’ai repéré, c’est une histoire un peu plus longue : La part des vivants de Sophie Boutière-Damahi, qui se déroule à La Ciotat et raconte la fin des chantiers navals. J’y ai passé trois étés pour mes vacances, alors je pense que cette œuvre est pour moi, je connais tous les endroits qui y sont décrits. Quand on a arrêté d’y construire des bateaux j’ai vu comme ça a changé, c’est devenu beaucoup plus bourgeois maintenant. Il y a des yachts, des ultra-riches… Ces sujets sont abordés dans le livre, cette rupture du monde ouvrier, son avenir incertain. Ça me passionne aussi. De même qu’un autre livre que je suis en train de lire : En île, de Karine Parquet aux « Éditions Deborée » qui est socialement engagée aussi.
J’ai déjà commencé à proposer des titres repérés pour Archipelagos à des éditeurs, et j’ai eu une petite réponse donc ça va relativement vite.
Durant ma deuxième semaine, il y avait à la librairie l’Archa des Carmes une lecture de l’autrice Souad Labbize, qui écrit à la fois en arabe et en français. Je m’y suis rendue avec mes collègues arabophones, actuellement en résidence avec moi. Elle écrit de la poésie et a publié le recueil Déboutonner la soie de ton silence. Je ne suis pas encore sûre de savoir si je vais le traduire ou non. Mais, ce qui est beau, c’est qu’il est écrit à la fois en arabe et en français et il est déjà traduit en anglais par Susanna Lang. Donc, c’est déjà un livre trilingue ! Je me dis que ça serait bien de rajouter l’allemand. J’en ai parlé avec l’autrice qui est assez ouverte à cette idée. Elle a vécu quelque temps en Allemagne et a appris un peu l’allemand. Ce livre fait partie de ma sélection pour Archipelagos, même si je ne suis pas encore sûre de le traduire. C’était une belle opportunité, il y avait la directrice des « Éditions des Lisières », Maud Leroy, qui a présenté sa maison d’édition qui publie beaucoup de livres bilingues.
En 2024, tu as traduit Voyage d’une femme au Spitzberg de Léonie d’Aunet, et maintenant tu es à la recherche de textes avec, en quelque sorte, les mêmes thématiques (femme indépendante, voyage…). Est-ce que ce texte a influencé le choix de tes futures traductions ?
Si je tombe par hasard sur une aventurière, de préférence du XIXe, voire du XVIIIe siècle, ça serait volontiers bien sûr. Même une femme qui a gravi une montagne et qui a écrit son aventure. Mais, pour le moment, je n’ai pas rencontré cette femme-là, alors je reste ouverte. Ceci-dit je reste toujours fidèle à Léonie d’Aunet, cette femme qui a accompli le premier voyage au Spitzberg. Voyage d’une femme au Spitzberg est un livre classique qui fonctionne bien. C’est un peu malheureux qu’il faille dire que c’était une muse de Victor Hugo parce qu’on ne la connaît qu’à travers lui. Mais je suis là pour continuer à rendre visible son histoire. Début septembre, je lirai des extraits de son livre lors d’une rencontre de traducteurices allemand·es en Allemagne, avec l‘association de traduction littéraire Verband deutschsprachiger Übersetzer (VdÜ).
Tu as fondé Mimikri media en 2010, est-ce que tu peux nous dire de quoi il s’agit exactement ?
Mimikri media est un réseau que j’ai créé parce que je n’aime pas travailler seule. J’adore la convivialité que ce soit ici, au CITL, ou pour la traduction en général. J’ai suivi une formation complémentaire en 2008 de traduction audiovisuelle, et j’y ai rencontré d’autres femmes avec qui j’ai créé ce réseau pour sous-titrer des films ensemble. Cela fonctionne très bien ! C’est un collectif multilingue, on travaille en réseau les unes avec les autres. Ça nous a donné de la visibilité : quand on travaille seul·e, c’est difficile de se démarquer et de ne pas se sentir en concurrence. Et puis parfois, seule, on s’enferme et on bute contre un mur. Quand une autre personne a une idée différente, on arrive à faire évoluer les choses. J’aime beaucoup travailler en équipe, c’est très sympa de se réunir une fois par mois pour créer tout ça.
Mais désormais, je sous-titre moins de films à cause de l’intelligence artificielle, qui a pris quand même beaucoup de travail dans ce domaine-là, notamment pour certaines séries ou émissions télé, qui sont toujours un peu tricotées sur le même modèle : si les cinq premières minutes de toutes les séries sont pareilles, c’est beaucoup plus facile et plus rapide que nous si c’est traduit par une IA. Je ne vais pas m’épuiser à lutter contre, je sais qu’il y a des collègues qui le font et je les soutiens, mais je ne suis pas toute jeune, je vais plutôt traduire plus de littérature. De toute façon, j’ai toujours aimé les deux : livres et films ! Je ne vais pas complètement abandonner le sous-titrage, mais il faut dire que dans les années 2010, je traduisais une vingtaine, voire plus, de films par an. Si on compte également les émissions de télé ça pouvait aller jusqu’à cinquante ! Maintenant, je me concentre sur deux ou trois films par an, que je choisis. En général, je travaille avec des réalisatrices que je connais, et c’est mieux comme ça !
Retrouvez le portfolio de Birgit, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/
À propos d’Archipelagos
Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.
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