ATLAS – Association pour la promotion de la traduction littéraire

Élodie Leplat, traductrice de l'anglais, de l'italien, et animatrice d'atelier

Tout au long de l’année, ATLAS développe de nombreux projets d’action culturelle, destinés à sensibiliser des publics variés aux enjeux et à la pratique de la traduction littéraire.

En 2026, nous vous proposons d’en découvrir davantage sur ces activités : traductrices et traducteurs animateurs d’ateliers, enseignants, partenaires ou encore participants partageront leurs expériences dans des entretiens publiés chaque mois sur notre blog !

Ce sixième volet sera consacré à Élodie Leplat, traductrice de l’anglais et de l’italien depuis 2009. Elle compte à son actif plus d’une trentaine de traductions publiées, en littérature jeunesse, policière ou sciences-humaines. En plus de ce beau parcours, Élodie anime des ateliers d’initiation à la traduction littéraire aux côtés d’ATLAS depuis la création des programmes Traducteur d’un Jour et Quai des Langues (2020).

L’année passée, Élodie a dirigé de nombreux ateliers dans des lycées, ainsi qu’un tout nouveau cycle d’ateliers destiné aux personnes réfugiées, réalisé en partenariat avec l’association Coallia.

 

Nous vous proposons d’en découvrir davantage sur ses dernières activités et son parcours d’animatrice.

Peux-tu te présenter en tant que traductrice mais également en tant qu’animatrice ?

Voulant allier littérature et langues au cours de mes études, je me suis formée à la traduction littéraire à l’UFR d’études anglophones de Paris 7, où j’ai obtenu un master de traduction littéraire en 2007. Ma première traduction (En Cage, de Kalisha Buckhanon) a été publiée aux éditions du Rouergue en 2009 et depuis je n’ai jamais cessé de traduire, principalement de l’anglais, mais aussi de l’italien. J’ai une quarantaine de traductions à mon actif, dont beaucoup de polars, mais pas que ; beaucoup de littérature adulte, mais pas que. La traduction est mon métier à temps plein et c’est aussi une passion, que je souhaite défendre et partager au travers de l’animation d’ateliers.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’animer des ateliers d’initiation à la traduction littéraire ? Comment t’es-tu formée et as-tu commencé ?

La traduction est un métier assez méconnu et entouré de clichés, j’avais donc envie de le faire découvrir, surtout aux plus jeunes, d’en montrer les aspects aussi bien techniques que ludiques. Quand un enseignant de français au collège m’a demandé si je souhaitais venir devant ses classes, dans le cadre d’un cycle consacré aux débouchés professionnels dans le domaine littéraire, j’ai tout de suite accepté. Je me suis donc d’abord formée sur le tas, en tâtonnant, en me nourrissant de mes échecs et de mes réussites pour améliorer progressivement mes interventions. Et puis il y a cinq ans j’ai suivi la formation « Animer un atelier traducteur d’un jour pour des publics primo-arrivants allophones », proposée par ATLAS. Cette formation, fourmillante d’idées pédagogiques, a énormément enrichi ma pratique et m’a également permis d’aller à la rencontre d’un autre public. 

Selon toi, à quoi sert un atelier de traduction ?

Ça sert à beaucoup de choses ! À s’amuser, déjà. J’aime beaucoup appréhender la traduction par le prisme de la contrainte (jeux de mots, rimes, rythme…) car cela permet de se libérer du carcan du mot à mot et de laisser libre cours à sa créativité. Un atelier de traduction, ça sert aussi à réaliser qu’un ou une traductrice n’est pas un dictionnaire ambulant et qu’il ne suffit pas de comprendre pour traduire. Ça sert à prendre conscience des enjeux culturels et politiques qui sont intimement liés à la langue. Par exemple, le passage à la traduction permet de souligner le caractère très genré, voire sexiste du français. On va ainsi traduire neuf fois sur dix « nurse » par « infirmière » et « surgeon » par « chirurgien » même lorsque rien n’indique en anglais le genre du personnage. Traduire, c’est politique. Nos choix de traductions reflètent notre vision du monde, c’est pourquoi il est crucial de ne pas laisser les machines les opérer à notre place. Lors de mes ateliers, je porte toujours ma broche « En chair et en os » pour défendre une traduction humaine, et je ne manque pas de souligner à chaque fois que ce que nous effectuons au cours des ateliers n’aurait pas pu être fait par une machine.

Élodie Leplat © Ameline Habib

Tu interviens régulièrement pour le compte d’ATLAS dans des établissements scolaires. Peux-tu nous parler des derniers ateliers que tu as animés ?

À Briançon, j’ai animé au lycée d’Altitude un atelier anglais/français pour 23 élèves de Première et de Terminale en spécialité anglais monde contemporain et LLCER, ainsi qu’un atelier italien/français pour 4 élèves de Seconde en section sportive.

À Grasse, au lycée Tocqueville, j’ai animé deux ateliers italien/français. L’un pour 28 élèves de Seconde, l’autre pour 17 élèves de Première et Terminale en spécialité italien.

Hormis pour les 4 élèves de Seconde à Briançon, les ateliers se sont déroulés au CDI, lieu très propice à ce genre de rencontre car c’est un espace chaleureux qui change de la salle de la classe. J’ai été très bien accueillie dans les deux lycées et dans l’ensemble, les élèves se sont montré·es curieux·ses et se sont vite pris·es au jeu.

En général, j’alterne les moments de réflexion collective et les moments où les élèves traduisent par petits groupes. J’essaie de limiter au maximum mes interventions afin de laisser le plus de place possible à la pratique, car à mon sens le moyen le plus efficace de comprendre ce qu’est la traduction littéraire, c’est de mettre les mains dans le cambouis. L’atelier se termine toujours par une restitution.

Quels supports as-tu utilisés et pourquoi ?

Le profil et le nombre d’élèves varient énormément d’un atelier à l’autre, la communication en amont avec l’enseignante est donc primordiale pour la réussite de l’intervention. J’adapte à chaque fois mes supports en fonction du niveau des élèves, de leurs centres d’intérêt, des points du programme que l’enseignante souhaite intégrer et de ses attendus : certaines veulent simplement apporter un peu de « fraîcheur » à leur cours grâce à une intervention extérieure, d’autres veulent au contraire renforcer certaines compétences. Il faut être souple et c’est très bien, ça évite de s’enliser dans ses habitudes.

Ainsi, pour les anglicistes de Briançon, j’ai travaillé sur un corpus de phrases relevées dans mes traductions qui illustre la problématique de la traduction du genre. Ces élèves ayant une connaissance fine de la langue, cela permettait une étude détaillée. Et pour faire un deuxième temps plus ludique, je leur ai fait traduire par groupes la fable The Lion extraite du recueil Dirty Beasts de Roald Dahl. La musique, le rythme, les rimes et l’humour de ce texte poussent les élèves à se détacher de la VO pour essayer d’être le plus fidèle possible à l’effet recherché par l’auteur.

Pour les 4 élèves en italien de Briançon, j’ai choisi un support plus facile d’accès : le film « La Vita è bella » de Roberto Benigni. Je les ai fait travailler sur l’extrait où le protagoniste, Guido, se fait l’interprète d’un soldat du camp de concentration afin de traduire à sa manière les règles du camp. Mise en abîme de traduction, donc. Ce travail a également permis d’aborder d’autres types de traduction : sous-titrage et doublage.

À Grasse, j’ai choisi des supports différents pour les deux groupes. L’enseignante m’ayant dit que les Secondes avaient un excellent niveau, j’ai choisi de leur proposer un petit défi : la fable Il paese con l’esse davanti issue du recueil de Gianni Rodari. L’auteur joue sur une spécificité lexicale italienne pour inventer tout un tas de mots, l’enjeu était donc double : avoir une connaissance assez fine de la langue pour comprendre les inventions langagières, et faire preuve d’une grande créativité pour parvenir à un résultat cohérent en français.

Le deuxième groupe étant moins fort et moins littéraire, j’ai opté pour l’étude d’un extrait du film « Habemus Papam » de Nanni Moretti, dont le thème était en lien avec leur programme.

Peux-tu nous parler du cycle d’ateliers « Quai des langues » que tu as animé avec l’association Coallia ?

L’association Coallia, qui œuvre, entre autres, à l’accueil et à l’insertion des demandeurs d’asile, est très implantée à Digne, où je réside. ATLAS m’ayant demandé s’il y aurait des opportunités pour animer des ateliers Quai des Langues dans mon département, j’ai aussitôt pensé à cette association. Il y a des antennes dans trois villes des Alpes de Haute Provence, c’est pourquoi j’ai animé un atelier à Digne, à Manosque puis à Sisteron, afin de toucher un maximum de personnes différentes. J’ai eu à chaque fois entre 7 et 9 participant·es âgé·es entre 17 et 60 ans et originaires principalement d’Afrique (Guinée, Soudan, Éthiopie, Cameroun…) et du Moyen-Orient (Afghanistan, Turquie). J’ai choisi des supports oraux (jeu sur les onomatopées) et écrits (albums jeunesse). L’image est un bon appui quand les mots manquent. Nous avons travaillé sur L’anti-abécédaire, Sans le A de Michaël Escoffier et Kris di Giacomo et Bonjour Docteur, de Matthieu Maudet et Michaël Escoffier.

Les onomatopées (par exemple : quel bruit fait le chien dans votre langue ?) ont été un brise-glace assez efficace, l’exercice a permis de détendre l’atmosphère, de découvrir les langues de chacun·e et d’être déjà dans un processus de traduction. L’utilisation de l’album jeunesse a ensuite permis de se plonger dans une histoire dont les illustrations aidaient à comprendre le texte, puis de traduire, seul·e ou à deux, selon les combinaisons de langue, vers sa langue maternelle. L’inconvénient c’est que cela poussait à utiliser l’écrit que tous·tes ne maîtrisaient pas forcément ou qui n’existe tout simplement pas dans certaines langues. Les éducatrices ont par ailleurs regretté que dans le cadre de la semaine de l’intégration, on ne fasse pas participer les habitants de la ville, et je trouve en effet l’idée excellente, même si ça complexifie certainement l’organisation. Malgré ces bémols, des liens se sont tissés entre les participant·es et je les ai senti·es content·es de s’échapper, l’espace de deux heures, d’un contexte linguistique et administratif extrêmement rigide et contraignant.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de passer d’ateliers auprès des jeunes à des ateliers destinés à des publics primo-arrivants allophones ?

C’est un peu le fruit du hasard. ATLAS avait besoin d’une animatrice pour un atelier de ce type dans la lointaine banlieue parisienne, j’étais disponible, j’ai accepté. C’est seulement après que j’ai réfléchi ! L’angoisse a commencé à monter devant l’ampleur du défi : j’allais devoir proposer un atelier de traduction à des personnes d’horizons et de langues très différents, aux parcours souvent douloureux, qui ne parlaient pas, ou peu le français et qui étaient pour certaines analphabètes. Le tout sans qu’iels se sentent écrasé·es par le poids d’une tâche impossible mais au contraire en leur redonnant confiance dans leurs capacités et leur richesse culturelle. Tout un programme… Le projet était ambitieux mais il était beau. Et puis j’aime bien sortir de ma zone de confort. L’enthousiasme que cet atelier a suscité auprès du public m’a donné envie de continuer, et la formation proposée ensuite par ATLAS m’a permis d’étoffer ma pratique et de mieux en cerner les enjeux.

Quelles attentes avais-tu lorsque tu as débuté auprès de publics en apprentissage du français ?

Je craignais de paraître un peu mièvre et Bisounours avec ma proposition d’atelier face à des personnes qui pour beaucoup avaient des histoires douloureuses dont j’ignorais le détail, ou alors d’être dans une position condescendante. Je voulais à tout prix éviter ce reflexe qui pousse à se sentir supérieur en présence d’une personne qui ne parle pas notre langue. Cette peur s’est révélée sans fondement car au final c’est bien souvent moi qui me suis retrouvée dans le rôle de celle qui ne comprend pas. Je me suis vraiment mise à la place de ces personnes immigrées catapultées dans un espace linguistique totalement inconnu, et j’ai compris la tension quotidienne que cela engendre. Ces ateliers sont précieux car ce sont des lieux de rencontre, des fenêtres qui s’ouvrent sur l’autre. Et pour les participant·es, c’est une respiration qui leur permet de retrouver leurs racines et d’en être fièr·es.

Élodie Leplat © Ameline Habib

Pour finir, peux-tu nous partager une anecdote d’un atelier que tu trouves particulièrement intéressante ? 

Ce qui m’a marquée, auprès des lycéen·nes, c’est que ce sont souvent les élèves a priori les moins scolaires qui s’illustrent dans ce genre d’ateliers car ils se préoccupent moins de ce qu’on a le « droit » de faire et laissent libre cours à leur créativité. D’ailleurs, en travaillant avec les élèves, on comprend tout le sens du terme « langue vivante » : la langue évolue sans cesse, les élèves l’inventent et la renouvellent, et grâce à cette souplesse dans son maniement, iels sont plus à même de trouver des pépites de traduction que leurs enseignantes ou moi.

Auprès du public de primo-arrivants, j’aime quand on découvre des similitudes dans des langues qui n’ont à première vue pas grand-chose en commun. Par exemple, un participant d’un atelier Quai des Langues nous a appris qu’il existe en turc 4700 mots empruntés au français, dont « étagère » ou « robe de chambre ». Pourquoi ces deux-là en particulier, d’un pragmatisme et d’un désuet consommés ? On a tout de suite envie d’aller faire une petite recherche historique. Au cours d’un autre atelier, nous avons constaté que le mot « docteur » était quasiment universel. Mais le plus beau, c’est la diversité : je me rappelle un moment suspendu lors d’une restitution. On avait travaillé sur des comptines, et chaque personne en avait chanté une dans sa langue maternelle, c’était très émouvant.