Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice littéraire Iris-Aléa Reinald a effectué une résidence d’exploration de deux semaines, une au CITL, et une en Roumanie, où elle s’est rendue au festival “Poezia e la Bistrița“ pour explorer la scène littéraire ultracontemporaine roumanophone et découvrir des textes à traduire.
Nous vous proposons de découvrir son exploration au CITL et à Arles.
16 septembre 2026, Propos recueillis par Nelly Ayme, volontaire en service civique avec ATLAS en 2026.
Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter ?
Je m’appelle Iris-Aléa Reinald, j’ai 26 ans, je suis traductrice littéraire, mais comme beaucoup de traducteurices je suis multitâche, donc à côté de la traduction, je suis aussi assistante éditoriale et illustratrice. Je traduis principalement de la littérature contemporaine écrite en langue roumaine (donc aussi de la littérature moldave), de la poésie comme de la prose.
Ça n’était pas du tout la carrière que j’envisageais, à vrai dire je n’avais qu’une vague idée de ce que signifiait vraiment traduire. J’avais fait des thèmes et des versions d’anglais et de latin en classe préparatoire littéraire, mais ça n’est finalement pas très représentatif de ce qu’est vraiment le travail de traduction… J’ai découvert plus amplement certains aspects théoriques de la traduction en faisant des études de philosophie. Ce sont donc mes premières études, et c’est d’abord avec les sciences cognitives et les différentes théories du langage que l’on étudie en philosophie (notamment avec la philosophie analytique et la philosophie des neurosciences, mais pas que…) que j’ai abordé la traduction. Ce sont des approches qui interrogent la notion de sens, et qui parfois conçoivent la traduction comme un simple exercice computationnel de transfert du sens : je pars d’une langue A, j’arrive à une langue B, et c’est tout. En réalité, la traduction dépasse largement cette opération. Ce qui m’a intéressée, c’était la question de savoir ce qu’il se passe quand on traduit, et surtout quand on traduit de la littérature, parce que je n’avais pas abordé la traduction à travers les textes littéraires mais seulement à travers l’aspect linguistique. Donc, j’ai commencé à traduire par curiosité.
Comme je parlais déjà roumain, je me suis dit que je pouvais explorer cela de manière pratique, ainsi je suis entrée à l’Inalco en L3 de roumain, dans l’idée de suivre par la suite le master de traduction littéraire, en parcours recherche. C’est ce que j’ai fait, et ça m’a permis d’avoir une autre approche, une perspective véritablement littéraire sur l’acte de traduire. J’ai obtenu mon master en juin 2025 : je peux dire que je suis traductrice depuis ce moment-là, donc à peine un an, mais en réalité j’ai commencé à publier en 2023, et j’ai effectué ma première résidence de traduction en Roumanie en 2024.
Comment se passe ta résidence au CITL ? Est-ce que tu te plais à Arles ?
Ma résidence au CITL se passe très bien, je regrette de ne pas y rester plus longtemps. C’est un lieu très accueillant où se mêlent très bien stimulation et tranquillité : j’arrive à bien travailler, beaucoup plus que ce que je croyais, et en même temps il y a aussi de l’espace pour le repos et la détente. Mentions spéciales pour la terrasse, qui est le lieu que je fréquente le plus, et pour le jardin de l’Espace Van Gogh, meilleure vue pour commencer sa journée.
C’est évidemment très chouette de pouvoir rencontrer l’équipe du CITL et d’autres traducteurices qui parlent d’autres langues que les miennes, d’échanger, de découvrir des livres… Tout ça donne des idées, et c’est aussi très encourageant pour la littérature et pour la traduction, de savoir qu’il y a autant de livres passionnants et de traducteurices passionné·es.
J’ai la chance d’être à Arles au moment des Rencontres de la photographie, les murs sont donc tapissés de tirages et d’affiches pour les nombreuses expositions qui ont lieu dans la ville. Et même si je travaille pas mal et que je n’aurai pas le temps de tout voir, c’est agréable de savoir qu’il y a une vie artistique pas loin. Donc je me plais d’autant plus à Arles, la ville en elle-même est particulièrement vivante et inspirante. C’est aussi agréable de s’y perdre, de prendre des ruelles un peu au hasard et de se laisser un peu porter…
Comment est venu ton intérêt pour la langue et la littérature roumaine ?
Je parlais déjà roumain avant de faire de la traduction, j’ai donc un peu tendance à dire que c’est de la triche…
Mes deux parents sont roumains, mon père a fui le régime de Ceaușescu avec ses parents dans les années 1970 et ma mère est partie après la chute de la dictature. Moi, je suis née en France et j’ai donc grandi avec et entre les deux langues, le français que je parlais à l’école et avec mes camarades, et le roumain que je parlais avec ma famille et qui était d’ailleurs ma seule manière de communiquer avec mes grands-parents maternels.
Puis, j’ai arrêté de parler roumain à l’adolescence, parce que l’expérience d’être entre deux langues et deux cultures n’était pas évidente pour plein de raisons. J’ai en quelque sorte mutilé ma langue, et j’ai aussi arrêté d’aller en Roumanie et de m’intéresser à la culture et la langue. Pour la forme, j’ai passé une épreuve optionnelle de roumain au bac à laquelle j’ai honteusement eu 12, ce qui est un peu dur à avaler quand on est censé être bilingue…
Mais l’intérêt est revenu plus tard : en prépa j’ai adoré le latin, ça me semblait très familier et ça l’était, le roumain étant, entre autres, une langue latine. C’était donc une espèce de chemin de traverse pour retourner vers la langue roumaine. Petit à petit, j’ai commencé à m’intéresser à des écrivains roumains comme Mircea Eliade et Emil Cioran, qui s’étaient exilés en France dans les années 40-50. J’ai d’abord lu des traductions, et puis j’ai essayé de les lire en roumain. Ça me tombait des mains au début, je ne comprenais plus grand-chose de cette langue qui m’avait été familière auparavant, mais à force, c’est revenu. Quand je suis entrée à l’Inalco, je n’avais cependant qu’une maigre idée de ce qui avait été fait en littérature roumaine, je connaissais quelques écrivains de l’exil et ça s’arrêtait là. Mais j’avais très envie de découvrir, et comme l’équipe de professeurs du département roumain est géniale, j’ai pu apprendre énormément de choses, me faire une idée de l’histoire et du paysage littéraire roumain, et commencer à explorer, de manière plus autonome, d’autres écrivain·es, et beaucoup de poètes et poétesses…
Mon intérêt pour la littérature roumaine vient avant tout de la littérature de l’exil. Je pense aussi parce que c’était plus simple de m’y reconnaître, de m’y retrouver, parce que c’est aussi l’histoire de ma famille. C’est d’ailleurs toujours un de mes intérêts principaux en littérature, parce que ce sont souvent des écritures hétérolingues qui explorent le déracinement, et c’est toujours passionnant à lire, à sentir et à penser.
Durant tes études, tu as découvert la poétesse Angela Marinescu, une figure majeure de la littérature contemporaine roumaine, qu’est-ce qui a piqué ta curiosité dans ses œuvres ?
À l’été 2023, j’étais à Bucarest et je me promenais dans les librairies pour trouver des textes à lire et à traduire pour mon master. Je suis entrée dans la plus grande librairie de Bucarest, je suis allée au rayon poésie, et j’ai vu une toute petite revue, littéralement 25 pages maximum, format A5, titrée Angela Marinescu, « Poezia salvează totul sau nu salvează nimic », « Angela Marinescu. La poésie sauve tout ou elle ne sauve rien. ». Sur la couverture, il y avait une photographie en noir et blanc de la poétesse, et je n’avais aucune idée de qui c’était. Mais j’ai trouvé le titre génial, très radical, donc j’ai acheté ce petit volume qui était une espèce de mini anthologie de textes classés par ordre chronologique, avec une préface et une interview de l’autrice qui était encore vivante à ce moment-là (elle est décédée en novembre 2023). J’ai commencé à feuilleter la revue et je crois que je n’avais jamais lu des textes comme ça, c’était au-delà de tout ce que la littérature avait pu m’offrir jusque-là, et je ne peux pas vraiment expliquer pourquoi ça m’a fait ça, ou bien ce serait un peu trop intime. C’était un mélange néo expressionniste de mysticisme, de questionnements métaphysiques, et d’images extrêmement vives, parfois trash, qui mettent en scène le corps féminin, son corps à elle surtout, qui était un corps malade, déformé (entre autres, elle a vécu toute sa vie quasiment en étant malade de la tuberculose, et elle a subi une ablation d’un de ses seins suite à un cancer), et en même temps un corps sublimé et érotique. Une espèce de mélange entre la pesanteur et la grâce (j’emprunte à Simone Weil), avec des qualités littéraires indéniables, une maîtrise extrêmement intelligente de la langue et de l’espace typographique, en bref tout ce dont je rêvais en termes de poésie contemporaine. En fait, c’était d’une telle densité et d’une telle complexité, c’était tellement vertigineux, et j’avais tellement besoin de comprendre pourquoi cette poésie, pourquoi cette poétesse, pourquoi ces images etc. que j’en ai fait le sujet d’un de mes mémoires de fin d’études, et ça restera toujours une de mes écrivaines préférées. Je m’intéresse surtout à la première partie de sa production poétique, entre les années 1960 et 1990, parce qu’il y a une recherche très intense dans l’écriture, beaucoup d’expérimentations, de tâtonnements. Bizarrement, c’est aussi l’endroit où sa poésie est la plus brutale et radicale. On aurait pu penser l’inverse, étant donné la dictature, mais je crois qu’au contraire, la contrainte rend nécessaire une forme de liberté.
J’en profite pour dire que tout lecteur francophone peut découvrir une partie de l’œuvre d’Angela Marinescu, grâce aux poèmes excellemment traduits par Linda Maria Baros dans deux anthologies qui compilent certains de ses poèmes des années 2000.
Au niveau de la forme, tu portes un certain intérêt pour la poésie, mais au niveau du fond, quelles sont les thématiques qui t’intéressent le plus dans les œuvres que tu souhaites traduire ? Il y a-t-il des sujets qui t’attirent particulièrement ?
Je ne fais pas vraiment de distinction entre la forme et le fond, à vrai dire. Cela constitue un tout pour moi, qu’il y a une continuité entre le fond et la forme : je me promène dans la littérature, et ce qui m’intéresse c’est le Texte avec un grand T. Bien sûr, il y a aussi parfois plus de challenge dans la traduction de poésie, il y a du jeu, c’est un endroit ludique, et j’aime beaucoup cet aspect. Mais mon intérêt pour la poésie est en fait assez contingent, et dépend en surtout des possibilités pratiques de l’espace littéraire roumanophone.
Il s’avère que la scène de la poésie contemporaine y est extrêmement vivante, créative, inventive, parce que c’est aussi plus accessible, pragmatiquement, de publier de la poésie, donc il y a plus de gens qui en écrivent et qui publient. J’aime beaucoup l’expérimentation de manière générale, les laboratoires, et la poésie est un bon endroit pour ça, il y a – pour l’instant – plus de liberté que dans la prose, et les éditeurs roumains et moldaves sont plus ouverts de ce côté-là. Et donc, inévitablement, il y a aussi plus de sujets parcourus, plus de pluralité, et c’est cette pluralité qui m’intéresse. De manière générale, ce que je cherche et que je veux traduire, ce sont les écritures liminaires, marginales, autant dans leur forme que dans leur fond. Si Angela Marinescu me fascine, c’est parce qu’il y a un continuum entre l’exploration physique et métaphysique, celle d’une femme dans une constante proximité avec la mort et la recherche textuelle, le travail littéraire. Je crois que ce qui m’attire, c’est la vulnérabilité que je peux trouver dans des expériences de vie singulières et sensibles, c’est pour ça que je vais vers des textes qui explorent le déracinement, l’identité, la corporalité, la maladie, la sexualité, la folie… j’aime bien penser qu’il y a quelque chose de profondément humain dans ces thématiques.
Tu souhaites mettre en valeur les voix méconnues de la poésie contemporaine en langue roumaine et, avant de venir à Arles, tu t’es rendue à un festival de poésie (« Poezia e la Bistrița » [La Poésie est à Bistrița]) en Roumanie pour découvrir de nouveaux textes, auteurices et éditeurices. Est-ce que tu as pu trouver ton bonheur ?
Oui ! C’est un festival vraiment génial, il y a des lectures de poètes roumanophones, mais c’est aussi un festival international, et il donne envie de parler plus de langues et de pouvoir traduire plus de poètes et poétesses. J’ai pu discuter avec plusieurs d’entre elleux, et notamment avec un poète, Marius Aldea, qui écrit une poésie à la croisée du rap et du conte populaire roumain. C’est étrange parce que son écriture et les sujets qu’il aborde sont très masculins, assez éloignés de ce que je pensais trouver et de ce qui m’attire en général. Grâce à la découverte de son recueil, publié aux éditions Art dans la collection Pocket dirigée par le poète Mihók Tamás, j’ai pu explorer plus amplement le catalogue de la maison, et j’y ai trouvé encore plus de textes géniaux. En ce moment, je travaille donc sur un recueil de la poétesse Olga Ștefan, publiée aussi chez Art, et dont l’écriture est exigeante, pleine d’auto-ironie et en même temps très sensible. Elle y aborde la construction de son identité et de sa féminité dans l’Europe de l’Est post-communiste, c’est-à-dire dans un territoire dans lequel il existe une réelle ambiguïté entre la discipline, notamment celle imposée aux femmes, et un certain vent de liberté d’après la dictature. C’est assez génial d’avoir accès à cette espèce de monologue intérieur qui décortique subtilement tout une époque dont on ne parle pas tant…
Parallèlement, le festival invite aussi chaque année un “prosateur“, et cette année l’invité était Filip Florian, un romancier que je ne connaissais pas du tout. J’ai commencé à lire son dernier roman, et même si je n’étais pas venue chercher un roman, j’avoue que c’est une très belle découverte.
Ton projet de résidence était d’explorer l’œuvre de Angela Marinescu, est-ce toujours le cas ? As-tu un autre projet en cours ?
Je reste évidemment sur Angela Marinescu. Je suis justement partie à Bistrița aussi pour me rapprocher des éditions Charmides qui ont publié les œuvres intégrales de Marinescu en trois volumes. En fait, les ouvrages de Marinescu n’étaient plus trouvables nulle part en librairie quand je l’ai découverte. Impossible de mettre la main sur ses derniers recueils, et encore moins sur les premiers. J’avais donc dû me rabattre sur la BnF, qui, chose étrange et géniale, possède plusieurs des œuvres de Marinescu en roumain. Ainsi, c’était une opportunité en or de réussir à me procurer ces trois volumes. C’est chose faite, donc je travaille maintenant sur son recueil Var (Chaux), publié en 1989. Pour l’autre projet, je l’ai déjà décrit un peu plus haut lorsque j’ai évoqué le recueil de Olga Ștefan. J’aime à penser que ce sont deux écritures, de deux générations différentes, mais qui se répondent…
Retrouvez le portfolio de Iris-Aléa, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/
À propos d’Archipelagos
Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.
archipelagos-eu.org
Archipelagos is funded by the Creative Europe programme of the European Union. Views and opinions expressed are however those of the author(s) only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the granting authority can be held responsible for them.