Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice littéraire Jelena Prtorić a effectué une résidence d’exploration de trois semaines au CITL afin de se consacrer à la découverte, à la lecture et à la traduction de bandes dessinées d’autrices françaises et francophones.
Nous vous proposons de découvrir son exploration au CITL et à Arles.
26 août 2026, Propos recueillis par Nelly Ayme, volontaire en service civique avec ATLAS en 2026.
Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?
Je m’appelle Jelena Prtorić, je viens de Croatie. J’ai étudié la littérature française et italienne à l’université de Zagreb. J’y ai passé mon master là-bas et après je suis partie en France, à Paris, pour obtenir un second master en journalisme, en 2013. J’ai commencé ma carrière de traductrice en 2009 déjà, ça me surprend de voir que ça fait autant de temps. J’ai commencé à traduire des textes alors que j’étais encore étudiante. Depuis 2013, je fais de la traduction et du journalisme en parallèle. Je vis et travaille désormais à Berlin, depuis 2020.

Est-ce que tu souhaitais dès le début faire une double carrière ?
Pas du tout ! Mon objectif était de devenir traductrice littéraire, j’ai donc suivi des études en littérature. La Croatie est un très petit pays avec un marché réduit, où il est difficile de vivre de la traduction littéraire. Il y a quelques traducteurs qui s’en sortent plutôt bien mais il faut avoir au moins deux langues de travail, dont l’une est le français ou l’allemand. Très souvent, ceux qui traduisent de la littérature exercent également en traduction technique. Moi, ce qui me plaisait, c’était la traduction littéraire, mais pas du tout la traduction de documents juridiques, de textes pharmaceutiques ou de documents techniques. J’ai dû le faire à l’époque, puis j’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage à l’Institut français de Zagreb. Là, j’ai pu être en contact avec plein d’artistes, sur lesquels j’ai écrit quelques lignes. Je me disais que j’aimais bien ce côté-là du métier, j’aimais écrire, traduire et la littérature. Comme j’avais appris le français à la fac, je n’avais pas encore vraiment été exposée à la langue, je ne connaissais pas la culture. Je me disais que venir en France serait une opportunité, pour pouvoir faire mes études là-bas et continuer à écrire et traduire en même temps. J’ai alors postulé à une école de journalisme. Ces derniers temps, je fais surtout du journalisme d’investigation. Même si ça reste un peu éloigné de la littérature, ça me plaît bien. Je pense que les deux professions se marient bien. J’aime la traduction mais je traduis des textes qui me plaisent. Je continue à lire et à écrire aussi en tant que journaliste. Je pense que pour le moment ça marche bien.
Toutefois, je pense que maintenant, cette profession est devenue compliquée à cause de l’IA. À cause de l’Intelligence Artificielle, je vois mes collègues qui traduisaient des textes sur l’ingénierie, ou d’autres types de textes très techniques, qui étaient plutôt bien payés, mais que l’on peut désormais traduire avec l’intelligence artificielle. Je trouve qu’il y a vraiment un paradoxe, parce que quand je voulais devenir traductrice littéraire, tout le monde me disait qu’il fallait traduire de l’anglais et des textes très techniques. Moi, je ne voulais pas du tout faire ça, et maintenant je constate que ce domaine est devenu très précaire.
Est-ce que tu te plais à Arles ? Comment se passe la résidence ?
Oui, je m’y plais ! Je connaissais déjà un petit peu la ville. À l’époque de mes études de journalisme en 2013, je travaillais sur un projet autour de la tauromachie à Arles, donc c’était vraiment un univers très différent de la traduction. En 2015, j’ai passé trois semaines en résidence au CITL en février, donc il faisait gris et assez froid.
Cette fois, il fait super chaud (rires). Mais comme partout en ce moment. J’aime bien regarder un peu autour de moi, voir tout ce que je connaissais déjà. Je repère un peu des monuments, des boutiques, des rues qui me disent quelque chose que j’ai découverts en 2013 ou en 2015. C’est marrant de voir à quel point la ville a changé. Même la résidence, je ne m’y retrouvais pas du tout au début. J’ai vraiment l’impression que je suis en train de découvrir la ville pour la troisième fois, c’est chouette. J’ai déjà fait un tour des librairies, ce que je n’arrive pas à faire tous les jours à Berlin. Donc, c’est vraiment bien d’être ici et d’être exposée à la langue, parce que le français en Allemagne je ne le parle pas tous les jours. Être si près des librairies, retrouver des boulangeries françaises avec tous les produits que j’aime bien (rires), je suis vraiment heureuse d’être là.

Qu’est-ce qui t’as donné envie de postuler au programme Archipelagos ?
Je suis abonnée à la newsletter et j’ai découvert la résidence un peu par hasard. Et justement, depuis que je n’habite plus en France, j’ai vraiment l’impression de ne plus être au courant de tout ce qui se passe dans le monde littéraire. Je ne traduis que des bandes dessinées, pour une maison d’édition en Croatie spécialisée dans ce genre littéraire. Quand j’habitais en France, j’étais exposée à tout ce qui se passait, à tout ce qui était nouveau dans la littérature et dans le monde de la bande dessinée. C’était très fluide, comme une sorte d’apprentissage par l’osmose, parce que j’étais sur place, je lisais des journaux, je me rendais dans les médiathèques et librairies, j’achetais des livres que je repérais. Je me suis aperçue que, depuis quelques années, c’est plutôt mon éditeur qui vient vers moi pour me proposer une sélection de titres à traduire. Avant, notre relation était un peu différente parce que moi aussi j’avais des idées, je lui proposais des textes. Quand j’ai vu que la résidence s’oriente plutôt vers la découverte d’auteurs et autrices nouveaux, encore non ou moins traduits, je me suis dit que ça pourrait être effectivement une bonne opportunité afin de découvrir des titres. Mon projet de recherche est tourné sur la découverte d’autrices de BD. Déjà, il n’y a pas tellement de femmes dans la BD. Mais en plus, des autrices qui sont traduites en croate, je pense qu’il n’y en a pas beaucoup. En dehors de la bibliothèque du CITL, je fais mes recherches en faisant le tour des librairies. Je repère des noms, je regarde un peu le dessin et je note tous les noms des autrices (et quelques auteurs) qui sont peut-être un peu moins connus du public croate. Les résidences que j’ai faites jusque-là était plutôt consacrées à la traduction, on vient avec une œuvre que l’on souhaite traduire, que l’on a peut-être déjà commencé à traduire. Mais là, c’est vraiment une opportunité que je n’ai pas eue jusque-là, de pouvoir regarder ce qu’il se passe, de découvrir de nouvelles voix sans devoir me limiter à un ouvrage.

Comment choisis-tu les œuvres que tu veux traduire ? Tu as évoqué que parfois on te proposait des textes, mais quand tu choisis les œuvres, est-ce qu’il y a un thème en particulier que tu préfères traduire ?
Déjà, soit je tombe amoureuse d’un auteur ou une autrice et je propose la traduction à mon éditeur – et j’espère que c’est ce qu’il va se passer après cette résidence – soit mon éditeur me propose des ouvrages directement. Depuis que j’ai déménagé en Allemagne, j’ai plutôt l’impression que c’est lui qui me propose une dizaine de titres et j’en choisis quelques-uns.
Cela va sembler cliché mais ce que j’aime beaucoup ce sont les histoires universelles. Je n’apprécie pas les histoires de super-héros, avec de l’action. Mais, j’adore les histoires qui auraient pu se passer dans ma vie aussi, qui racontent une expérience humaine. C’est aussi la raison pour laquelle j’aime bien les bandes dessinées, parce que j’apprécie beaucoup les éléments visuels dans des ouvrages, que ce soit le dessin ou les couleurs.
Le premier auteur que j’ai traduit était Chabouté. Ensuite, dès qu’il y avait un Chabouté à traduire, je le traduisais, parce que j’aime beaucoup sa manière de dessiner, généralement en noir et blanc. Il y a quelque chose dans le dessin, le langage visuel, la façon dont le découpage est réalisé sur la page, que j’aime beaucoup.
Parmi tes traductions, est-ce qu’il y a une œuvre qui t’as particulièrement marquée ?
Je pense qu’il y a deux traductions qui ont une place particulière dans mon cœur pour des raisons différentes. J’ai déjà mentionné Chabouté, mais il y a un ouvrage que j’ai traduit il y a une dizaine d’années déjà, Terre-Neuvas. Cette histoire parle d’une partie de pêche à la morue, près de la côte de l’Amérique du Nord, du Canada. Je me rappelle que j’ai traduit cette œuvre en été, dans la maison de mes grands-parents, et mon grand-père était pêcheur. Quand je traduisais, il y avait plein de mots que les pêcheurs utilisaient, que je ne connaissais pas du tout, et qu’il ne fallait pas traduire dans un langage standard, donc il fallait trouver des mots en dialectes. Je demandais tous les termes à mon grand-père, qui était un homme qui ne lisait jamais de bandes dessinées, et c’était devenu une activité que je faisais avec lui. Il ne comprenait pas trop ce que je faisais, comment on pouvait travailler à distance depuis la maison d’été, mais il m’aidait beaucoup. Malheureusement il est décédé il y a quelques années, mais pour moi, ça reste un ouvrage qui me fait penser à mon grand-père dès que je le vois, il y a une part de lui à l’intérieur et ça me touche beaucoup.
J’ai eu une autre expérience avec la BD de Christian Durieux et Jean-Pierre Gibrat, qui s’appelle Les gens honnêtes. Je l’ai traduite en résidence près de Bordeaux, au Chalet Mauriac à Saint-Symphorien. Ce que je ne savais pas du tout quand j’ai postulé à la résidence, c’était que Christian Durieux avait déménagé dans un village aux alentours. J’ai pu le rencontrer chez lui, dans sa maison et lui poser plein de questions. C’était marrant parce qu’il y avait des jeux de mots que je ne comprenais pas donc je cherchais sur internet et dans des dictionnaires, sans succès. Alors, je lui ai posé la question et il m’a répondu qu’il ne se souvenait plus du tout ce qu’il avait voulu dire. J’ai pu vraiment discuter avec lui, il m’a parlé du processus d’écriture et on était restés en contact par la suite. Pour moi, c’était une très belle expérience. Je pense aussi que ça m’a montré l’utilité de rencontrer l’auteur, parce qu’après avoir parlé avec lui, après avoir discuté des choix de la linguistique, du dessin et pourquoi il faisait les choses d’une telle manière ou d’une autre, j’ai eu un autre regard sur cette BD.
Je pense que ce sont les deux expériences qui m’ont le plus marquées.

Tu avais aussi prévu d’aller au festival de BD d’Angoulême…
Même s’il n’avait pas été annulé, cela aurait été bizarre d’aller au festival alors que je voulais m’y rendre pour lire et rencontrer des autrices de bandes dessinées et beaucoup d’entre elles avaient annoncé qu‘elles boycotteraient l’événement. C’est la raison pour laquelle je passe trois semaines à Arles finalement. Au départ, je devais rester à Angoulême une semaine en janvier puis deux semaines à Arles.
Il y a-t-il des conseils que tu pourrais donner à quelqu’un qui souhaiterait se lancer dans la traduction ?
Le conseil que je peux donner, qui marche à la fois dans la traduction et le journalisme, et que j’ai toujours suivi, c’est de frapper à toutes les portes. Il faut contacter tout le monde. Il ne faut pas s’attendre à des offres d’emploi, des appels à traduction ou des affiches. Au départ, lorsque j’envoyais des mails en présentant mes projets, 90% des messages restaient sans réponse. Mais, il y a des personnes qui répondent. Mon contact avec la maison d’édition Fibra, je l’ai obtenu grâce à un mail que je leur avais envoyé pour me présenter et leur dire que je voudrais bien travailler pour eux. Un éditeur m’avait répondu et il avait été content de ma traduction ; notre relation de travail dure depuis quinze ans maintenant. Je pense qu’il faut s’attendre à beaucoup de refus, il faut contacter plein de personnes et être prêt à être rejeté. Mais, il faut persévérer pour avoir des contacts ; Quand j’ai débuté, je me rendais beaucoup à des festivals littéraires, pour m’informer sur ce qu’il se passait, quelles étaient les maisons d’édition à connaître. Je pense qu’il y a d’abord un travail de recherche et ensuite de mise en contact qui sont essentiels. Pour moi, c’est la même chose en journalisme. Il y a des personnes qui ne veulent pas te parler, mais si tu insistes un peu ils changent d’avis. Je pense qu’il faut insister, quitte à être un peu embêtant !

Retrouvez le portfolio de Jelena, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/
À propos d’Archipelagos
Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.
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